Préface des auteurs
Ce n’est point pour disputer de prix avec les chef-d’œuvres immortels qui mettent le Théâtre-Français au-dessus de tous les théâtres du monde que ce recueil paraît aujourd'hui ; ce n’est pas même pour entrer en comparaison avec les deux autres spectacles réglés, où l’on observe pourtant pas exactement les préceptes d’Aristote ; c’est pour laisser à l’avenir un monument qui fasse connaître les diverses formes sous lesquelles on a vu le théâtre de la Foire.
C’est prendre bien de la peine, diront certaines gens qui jugent des pièces par le lieu où on les représente. À quoi bon donner au public ces misérables poèmes ? Est-ce pour lui reprocher le goût qu’il a eu pour eux ? Le seul titre de théâtre de la Foire emporte une idée de bas et de grossier qui prévient contre le livre. Pourquoi vouloir en éterniser le souvenir ? On ne peut trop tôt en perdre la mémoire.
Il est constant qu’à l’envisager par la totalité des pièces qui ont été jouées aux foires, il est plus propre à confirmer qu’à démentir ce discours. On y a vu tant de mauvaises productions, tant d’obscénités, que les lecteurs pourraient d’abord n’être pas favorables à cet ouvrage ; mais la réflexion doit l’arracher au mépris et détruire le préjugé. Ces productions, qu’on ne peut rappeler que désagréablement pour ce théâtre, n’y sont point employées.
Nous n’avons pas même jugé à propos de faire imprimer toutes les pièces qui ont réussi sur la scène de l’Opéra-Comique
— celles, par exemple, qui ont dû tout leur succès au jeu des acteurs ou à des ballets brillants
L’Opéra-Comique avait pour maître de ballet M. Dumoulin l’aîné,
homme consommé dans son art, et pour compositeur de sa musique M. Gillier,
à qui l’on est redevable des meilleurs vaudevilles qui sont répandus dans l’Europe depuis plus de quarante ans.
(note de l’édition originale).
Nous n’avons osé mettre au jour que les pièces qui ont plu par le mérite de leur propre fonds.
Nous avons pareillement supprimé celles qui sont tirées de pièces italiennes, quelque honneur qu’elles eussent pu faire à notre ouvrage.
Ce sont des dépouilles du vieux Théâtre-Italien qu’il était juste de restituer au nouveau, comme à son légitime héritier.
Aussi s’en est-il déjà mis en possession, puisqu’on les rejoue tous les jours à l’Hôtel de Bourgogne telles qu’elles sont imprimées.
C’est donc par ce recueil seulement qu’on doit juger des pièces de l’Opéra-Comique. Peut-être n’y trouvera-t-on pas de quoi justifier le plaisir que tout Paris y prenait, quoiqu’il y ait des caractères, du plaisant, du naturel, de la variété. Elles perdront beaucou ici d’être dépouillées de l’agrément de la représentation, surtout auprès des personnes qui ont peu fréquenté ce spectacle.
Il n’y faut point chercher d’intrigues composées. Chaque pièce contient une action simple, et même si serrée qu’on n’y voit point de ces scènes de liaisons languissantes qu’il faut toujours essuyer dans les meilleures comédies. Quand cette précision, dont les autres théâtres semblent s’éloigner, serait en effet un défaut, elle était absolument nécessaire au nôtre, et devenait la première de nos règles. Nous nous sommes aperçus que les scènes chargées de couplets, quelque riche que fût leur fond, devenait ennuyeuses à cause du chant qui fait ordinairement languir ; c’est pourquoi nous avons mieux aimer divertir en ne faisant qu’effleurer les matières, que d’ennuyer en les épuisant. Il ne faut donc pas qu’on nous reproche de n’avoir pas dit tout ce que nous pouvions dire dans certaines scènes qu’on aurait voulu plus étendues.
Quelques faiseurs de tragédies et de poèmes lyriques ont déjà dit, en voyant la simplicité de nos sujets, qu’il n’était pas malaisé de les imaginer. Ils devraient toutefois en douter. Il n’est pas facile de trouver un milieu entre le haut et le bas, de raser la terre, pour ainsi dire, sans la toucher. Le sublime n’est pas plus difficile à attraper que l’art d’amuser l’esprit en badinant. Tous les fonds des pièces ne sont pas propres pour l’Opéra-Comique qui a, de même que les autres théâtres, ses convenances particulières. C’est ce que ces auteurs ne connaissent point, et c’est faute de cette connaissance qu’ils n’ont pas réussi sur cette scène quand ils ont voulu ui donner des pièces.
Nous ne prétendons point pour cela soutenir que nous pièces soient parfaites dans leur genre. Quel théâtre a jamais été dès son commencement ce qu’on l’a vu devenir dans la suite ? Qu’est-ce que c’était que les tragédies et les comédies françaises avant Corneille et Molière ? Mais si l’Opéra-Comique, quand on l’a fermé, n’était pas encore parvenu à son degré de perfection, il y tendait du moins. On peut dire qu’il commençait à intéresser les honnêtes gens, qui trouvaient dans ce spectacle un ingénieux mélange de tous les autres ensemble. Aussi n’a-t-il point fini faute de spectateurs.
On y voyait à la vérité régner orginairement du merveileux, mais ce merveilleux était toujours joint à des sentiments naturels et à des portraits satiriques qui contentaient les personnes qui veulent de la morale.
De plus, ce théâtre était caractérisé par le vaudeville, espèce de poésie particulière aux français, estimée des étrangers, aimée de tout le monde et la plus propre à faire valoir les saillies de l’esprit, à relever le ridicule, à corriger les mœurs.
Ce vaudeville, dont on ne se servait dans les commencements que par nécessité (puisqu’il était défendu aux acteurs forains de parler), fut d’abord par eux assez mal employé ; point de finesse dans dans les pensées, point de délicatesse dans les expressions, aucun goût dans le choix des airs&nbp;; c’était entre leurs mains un diamant brut dont ils ne connaissaient pas le prix et que les auteurs dans la suite ont mieux mis en œuvre.
Le théâtre de la Foire (dont voici l’histoire en peu de mots) a commencé par des farces que les danseurs de corde mêlaient à leurs exercices. On joua ensuite des fragments de vieilles pièces italiennes. Les Comédiens-Français firent cesser ces représentation, qui attiraient déjà beaucoup de monde, et obtinrent des arrêts qui faisaient défense aux acteurs forains de donner aucune comédie par dialogue ni par monologue. Les forains, ne pouvant plus parler, eurent recours aux écriteaux, c’est-à-dire que chaque acteur avait son rôle écrit en gros caractères sur du carton qu’il présentait aux yeux des spectateurs. Ces inscriptions parurent d’abord en prose ; après cela on les mit en chansons, que l’orchestre jouait, et que les assistants s’accoutumèrent à chanter. Mais comme ces écriteaux embarrassaient sur la scène, les acteurs s’avisèrent de les faire descendre du cintre, de la manière qu’on l’explique à la tête de la première pièce de ce volume.
Les forains, voyant que le public goûtait ce spectacle en chansons, s’imaginèrent avec raison que, si les acteurs chantaient eux-mêmes les vaudevilles, ils plairaient encore davantage. Ils traitèrent avec l’Opéra qui, en vertu de ses patentes, leur accorda la permission de chanter. On composa aussitôt des pièces purement en vaudevilles et le spectacle alors pris le nom d’Opéra-Comique. On mêla peu à peu de la prose avec les vers, pour mieux lier les couplets ou pour se dispenser d’en trop faire de communs, de sorte qu’insensiblement les pièces devinrent mixtes. Elles étaient telles quand l’Opéra-Comique a enfin succombé sous l’effort de ses ennemis, après en avoir toujours été persécuté.
Nous suivons cette chronologie dans la distribution de nos pièces. Nous en donnons d’abord trois par écriteaux, puis nous mettons celles qui sont en purs vaudevilles chantés par les acteurs, et enfin les pièces qui sont mêlées de prose.
Nous avons recherché avec soin les paroles originales de chaque vaudeville, et même nous le désignons souvent par son refrain ou par son trait le plus connu, sans avoir toujours égard à son commencement. Par là nous épargnons au lecteur la peine de recourir à la table des airs notés qui est à la fin de chaque volume, ce qu’il ne sera obligé de faire que pour les couplets dont il ne saura point les airs. En ce cas, le chiffre qui les indique les lui fera trouver aisément. Enfin, nous n’avons rien négligé pour rendre notre ouvrage utile et agréable. Les autres théâtres n’ont pas plus que lui pour but la correction des mœurs, et il n’est pas moins propre qu’eux à délasser un homme sérieux de ses grandes occupations. Il peut surtout être d’un grand secours à la campagne où l’on fait souvent succéder aux autres plaisirs celui de représenter dans une famille de petites pièces dramatiques. Si l’on peut en choisir de meilleures, celles-ci du moins ont l’agrément d’être nouvelles et d’un goût singulier.
Mais, Messieurs les lecteurs qui condamnez quand il vous plaît les livres malgré les raisons dont on veut vous bercer dans les préfaces, qu’il nous soit du moins permis en finissant d’en user avec vous comme une partie dont on va juger le procès en use avec les juges. Si elle a quelque observation essentielle à leur faire faire, elle ne s’en repose pas sur l’obligation où ils sont de tout examiner avant qu’ils décident. Nous vous avertissons qu’il faut chanter, et ne pas lire simplement, nos couplets. Regardez-les comme les vers des divertissements d’opéra : les uns et les autres sont faits sur des canevas. Le chant vous inspirera une gaieté indulgente. Enfin en les chantant vous y mettrez du vôtre et nous aurons meilleur marché de vous, au lieu que, si vous ne faites que les lire, vous prendrez garde à tout.
air : Grimaudin
Un mot dur nous ôte l’estime
D’un fin lecteur
Il s’attache au tour, à la rime ;
Mais un chanteur
Occupé du charme des airs
En fredonnant fait grâce aux vers.