Bibliothèque de l’Arsenal, manuscrit 9577, p. 279–290. On trouve aussi ce texte dans le manuscrit 3286 de l’Arsenal, ff. 138 vo–146 ro. Cette édition ne prend pas en compte les variantes de ce second manuscrit. Télécharger au format PDF.
Le mariage dont il s’agit est celui de Marc Pierre de Voyer de Paulmy d’Argenson (1696–1764), fils de Marc René, premier marquis d’Argenson, avec Anne Larcher (1706–1754).
Le Purgatoire de Cythère
Épithalame
J’errais un jour dans l’île de Cythère
Et m’égarant vers un bord solitaire,
Je trouve un parc de rosiers entouré
Dont le portail de myrte décoré
Laisse entrevoir cent fontaines d’eau pure
Et cent bosquets plantés par la nature ;
J’allais entrer lorsque l’arc à la main
Un jeune Amour me ferme le chemin ;
Halte, dit-il, halte-là, qui t’amène ?
Jamais passant ici ne se promène ;
Que cherches-tu ? Sais-tu que ce séjour
Est la prison du redoutable Amour
Et que voilà le fatal purgatoire
Où les amants par flamme expiatoire
De leurs péchés font réparation
Tant qu’àSic. Paphos trouver rémission.
Quoi, répondis-je, avec un air timide,
Eh ! quoi, c’est là que tout amant perfide
Est enfermé ?… Quelle hérétique erreur !
Interrompit l’Amour avec aigreur.
Certes, l’ami, c’est pour vous grande horreur
De n’être instruit des dogmes d’Amatonte
À l’âge mûr que paraissez avoir !
Or apprenez ce qu’on devrait savoir
Dès le berceau. Vénus laisse au Ténare,
Sur ce point-ci jamais assez barbare,
Le juste emploi de punir les ingrats,
Les inconstants, ces jolis scélérats
Qui méprisants humble persévérance
Osent railler les dons de l’espérance ;
Les séducteurs et tous autres vauriens
Qui, si l’on croit nos bons historiens
Étaient jadis ignorés sur ces rives.
Hélas ! Candeur et foi son fugitives !
Nul ne s’amende ; on chérit ses péchés ;
Et dans nos jours, aux galants relâchés
Constante ardeur paraît une folie,
Songe mystique et sermon de Clélie Clélie, agréable roman de mademoiselle de Scudéry. (Note du manuscrit.).
Mais laissons-là tous ces impénitents,
Mon zèle ici me tiendrait trop longtemps Les quatre vers depuis « Et dans nos jours » sont biffés dans le manuscrit 9577..
Çà, revenons à cet enclos champêtre
Qu’examinez et que voulez connaître.
Là Cupidon enferme ses élus
Qu’il veut punir pour ne les punir plus,
Mal passager qu’impose sa justice,
Un long bonheur en suit le cours supplice
Partant jugez que l’équitable dieu
Pour bien des gens n’a réservé ce lieu
Et qu’il n’y met cette damnable engeance
De qui le feu s’éteint par jouissance ;
Car, savez-vous la peine d’un amant
Dans ce réduit ?… L’Amour en ce moment
Se tut soudain et se mit sous les armes…
Quel bruit, lui dis-je, excite vos alarmes ?
À ce portail je suis en faction,
Répliqua-t-il, je fais ma fonction…
Voyez, il vient des troupes de Cythère
À qui je dois le salut militaire…
À ce discours je détourne les yeux,
Et j’aperçois un corps d’aimables dieux,
Amours choisis, soldats d’expérience,
Forcer les cœurs est leur moindre science ;
Ensuite allait gentil détachement
De Ris et Jeux armés plus galamment,
On entendait le doux son des musettes
Pour tels guerriers convenables trompettes
Et leurs drapeaux voltigeant dans les airs
Étaient semés de cent chiffres divers ;
Après marchait le pompeux Hyménée,
Sa suite était richement couronnée,
Perles brillaient dans leurs cheveux épars,
De clairs flambeaux brûlaient de toutes parts.
Malgré l’éclat de cette belle troupe
On remarquait un admirable groupe
Un jeune amant, une jeune beauté
Et Cupidon des trois le moins fêté
Par les témoins de ce noble spectacle.
Les deux amants, ne sais par quel miracle,
Semblaient joyeux et tristes à la fois.
On les avait enchaînés jusqu’aux doits
De cordons d’or : leur tendresse captive
Par doux regards se plaignait d’être oisive ;
Le dieu malin de leurs maux spectateur,
Par son air gai s’en déclarait l’auteur,
Jà dans le parc se rangeait leur escorte,
Déjà conduits sous la fatale porte
Disparaissaient nos charmants prisonniers,
Quand m’apprêtant à suivre les derniers
De ce cortège, on m’interdit l’entrée…
Je me récrie : ô troupe conjurée !
Où menez vous deux amants si parfaits ?
Pour qui, cruels, vos plaisirs sont-ils faits ?…
Lors un Amour que ma clameur irrite,
D’un oranger comme d’une guérite,
Me crie, ami, quel bruit faites-vous là ?
Morbleu ! Je vais… Beau sentinelle, holà !
Lui répliquai-je ; un mot, daignez m’instruire
Quel est l’amant que l’on vient de conduire
Si bien lié ? Puis-je en être éclairci ?…
On lui fait grâce en l’enfermant ici,
Reprit l’Amour, il n’est que trop coupable.
Ne l’est-il pas autant qu’il est aimable ?
Croiriez-vous bien dans l’âge où le voilà,
Plein d’agrément, ce qu’il fait de cela ?
Loin d’employer décemment sa jeunesse
Aux Ris, aux Jeux, aux soins de la tendresse,
Vrai rejeton du protecteur des lois Monsieur d’Argenson le père était alors garde des Sceaux. (Note du manuscrit.),
Il a brigué de pénibles emplois,
Et de Thémis soutenant la balance
Livré son cœur aux vœux de l’innocence
Donnant ses jours au repos des mortels,
Les droits sacrés du Prince et des Autels
Soir et matin faisaient sa seule affaire,
L’exemple gâte : il loge chez son père.
C’est pour punir ces gros péchés qu’Amour
Dans ce beau parc l’emprisonne en ce jour,
Et c’est à lui grande miséricorde,
À tous pécheurs tant de grâce n’accorde.
Or d’Argenson, ainsi l’on m’a nommé
Le jeune époux qui vient d’être enfermé
Pour quelque temps va faire pénitence
On lui défend l’heureuse jouissance
Des biens qu’Hymen On a différé pendant quelques années les consommations du mariage de madame d’Argenson à cause de sa grande jeunesse. (Note du manuscrit.) avec l’Amour d’accord
Met en séquestre. Espoir, désir, transports
On lui permet, trop frugal ordinaire
Pour un mari ; souvent très grande chère
Pour un amant. D’Argenson consumé
De mille feux, amant, époux, aimé,
Genre nouveau de peine conjugale
Et chez l’Hymen assez rare Tantale
Va désirer près d’une épouse… Hélas !
Qu’il va souffrir de ses naissants appas
Trop jeune encor, ne sais dans quelle année
Ira la belle au temple d’Hyménée
Sacrifier. Les deux époux, je crois,
Ont calculé ce temps-là mieux que moi.
Tandis qu’ainsi de ce détail fidèle
Suis informé par l’Amour sentinelle,
La ronde vient, relève le conteur,
Et me lorgnant, un major fureteur
Me dit, allons, passe, ou bien l’on te tire,
L’ordre était net, il fallut y souscrire.
Ô vous cœurs purs, pleins de feux immortels
Qui de Paphos desservez les autels,
Vous d’Amatonte éclatantes lumières
Je recommande à vos saintes prières
Ce jeune époux ; faites que Cupidon
De ses péchés hâte l’heureux pardon.
Amants parfaits par œuvre méritoire
Ouvrez, ouvrez ce nouveau purgatoire
Et tirez-en deux cœurs qui sûrement
Devaient subir un plus doux châtiment
Si que bientôt Vénus vous les délivre
De telle gêne et qu’à leurs vœux on livre
Les revenus et les droits de l’Hymen
Sans leur ôter ceux de l’Amour ; Amen.
Fait en mai 1719.